Après avoir pris connaissance des images vidéo choquantes par la réalité du malheur, j’ai trouvé nécessaire de partager avec vous l’expérience des trois cas cliniques concernant autant les victimes de bizutage que ceux qui y ont participé ou simplement observaient la torture.
En respectant l’éthique du secret professionnel je ne puis vous dévoiler ni les noms ni les lieux, et précise seulement qu’il s’agit des campus militaires et universitaires de l’Europe de l’Est. Nous avons à faire avec trois traumatismes singuliers réunis par le piège sado-masochiste.

I
« Le bourreau »

M. est un jeune homme de 20 ans. Méfiant, renfermé sur soi-même, avec soudaines explosions d’agressivité dirigée non vers une personne particulière mais vers une créature virtuelle que nous nous apprêtons à découvrir.
Amené à mon cabinet par un organisme judiciaire (plusieurs de ses victimes ont fini par porter plainte contre lui), il ne manifestait aucun intérêt pour la thérapie au début du traitement. Je ne vais pas rentrer dans les détails de la cure, que tous les deux nous considérons maintenant comme réussie, et me limiterai à vous présenter son portrait psychologique au moment de notre rencontre.

Le monde entier était son ennemi et responsable de ses malchances (même imaginaires, car M. se montrait plutôt bon élève et jouissait d’une intelligence et physique avantageuses). Il fallait donc trouver le coupable, et cette quête absorbait tout son énergie l’empêchant de se considérer comme responsable de sa propre vie. Fils aîné d’une famille de trois enfants, il se sentit très tôt obligé de prendre la place du « chef », car son père – alcoolique et violent ne remplissait absolument pas ses fonctions. Sa mère (souvent battue devant les enfants), lui confiait systématiquement son désespoir mais n’évoquait jamais la possibilité de rompre son mariage et semblait complètement ignorer la souffrance qu’il infligeait à ses enfants. A l’âge de 14 ans il a essayé pour la première fois de frapper son père après une terrible scène conjugale. Ce dernier se montra alors très violent et en revanche menaça sa femme de tuer son fils aîné si jamais il se mêlait encore dans leurs affaires.

Petit à petit M. devenait excessivement autoritaire avec son frère et sa sœur cadets. Il commençait à approuver une certaine satisfaction à leur donner des ordres ménagers, souvent humiliants et inutiles. Il décrit, par exemple, une énorme jubilation à observer sa petite sœur nettoyer les toilettes aux genoux avec sa brosse aux dents. Avec le temps les enfants cadets sont entièrement passés sous ses ordres et enfin ( !) son père « pouvait être fier de lui ». Chaque fois qu’il humiliait son petit frère, son père lui frappa l’épaule en disant « Tu es bien mon fils ! »

A 18 ans M. partit pour faire son service militaire dans une autre région, et deux ans plus tard nous nous sommes rencontrés. Suite à son placement sous contrôle judiciaire et son transfert dans une autre ville, nous avons malheureusement été obligés de mettre fin à la thérapie mais les découvertes qu’elle a apportés à M. resteront, je l’espère, à jamais dans sa mémoire.

II
« La victime »

J’ai reçu d’abord la sœur de A., qui s’était adressée à moi par écrit en me demandant de lui accorder le temps de raconter « des choses terribles » qu’elle avait apprises.
Lors du premier entretien j’ai su que sa sœur cadette venait de s’inscrire à l’Université d’une grande ville et prit une co-location dans un campus. Dès le début de ses études sa voisine l’invitait avec beaucoup d’insistance aux réunions « d’initiation dans la famille », auxquelles elle-même assistait régulièrement. Intriguée, A. finit par accepter. Depuis, ses lettres ainsi que ses appels téléphoniques à sa famille avaient presque cessé, jusqu’au point qu’elle ne répondait plus aux appels de ses parents ni de ses amis. Très inquiète, sa sœur aînée décida d’aller lui rendre visite et fut complètement terrifiée par ce qu’elle vit. A. se montrait hostile et distante. Elle portait un collier de chien autour du cou mais refusait d’expliquer ce que cela voulait dire par l’argument que de toute façon sa sœur ne pouvait pas comprendre. Quotidiennement toujours à la même heure la porte de sa chambre s’ouvrait brusquement de l’extérieur, trois garçons entraient, accrochaient une chaîne à son collier et ainsi la traînaient dehors. A. ne manifestait pas la moindre résistance. Il était formellement interdit à sa sœur aînée d’assister à quoi que devait se passer ensuite. Horrifiée, elle me contacta sur la recommandation.

Mais ce n’est que quatre mois plus tard que A. accepta de venir me consulter. A cette époque j’ai vu une jeune femme dangereusement maigre avec des signes indubitables d’une profonde dépression, sur le point d’être expulsée de son Université. Voilà ce que j’appris. L’enfant cadet d’une famille recomposée, A. souffrait des troubles alimentaires depuis son plus jeune âge. D’ailleurs sa sœur (qui mérite toute ma reconnaissance pour sa participation à la cure), se rappela que leur mère pleurait souvent en allaitant sa petite sœur. Dépressive et angoissée, la mère n’était préoccupée que par sa vie sentimentale après son divorce d’avec leur père. Elle laissait parfois la petite seule à la maison pour aller chercher son amoureux ou l’enfermait dans sa chambre lors de ses visites. En manque perpétuel d’affection maternelle, l’enfant commençait à se consoler par la nourriture. A l’école les camarades se moquaient d’elle, et l’achat des vêtements devint très embarrassant.
Sa phrase pendant une séance « Je n’ai jamais compris à quoi ça sert que je sois née » donna l’énergie nouvelle à la direction de la cure, et des lors nous avons compris toutes les deux que la solution existe.
La recherche de la famille « d’accueil » faussement idéale, où elle était ou plutôt semblait être acceptée avec tous ses prétendus défauts, justifiait tragiquement à ses yeux le prix à payer.

Nous avons travaillé intensément durant 14 mois. J’ai appris quelques années plus tard que A. est devenue chercheuse en biologie médicale, s’est mariée et s’apprêtait à avoir son deuxième enfant.

III
« Le spectateur »

K. est venu dans mon cabinet par sa propre volonté, ce qui est souvent d’emblée gratifiant et prometteur. Sa demande fut très clairement formulée : « Je veux absolument me débarrasser de cette obsession, je ne suis pas un malade mental ! », ce que je constatais, moi aussi. Parfaitement sain d’esprit, petit, timide, avec ses grosses lunettes de myope, K. travaillait à la maison pour une grande entreprise de télécommunication. Son ordinateur placé juste devant la fenêtre, il ne pouvait pas s’empêcher d’observer les scènes étranges qui se répétaient à l’heure régulière dans la cour. Un groupe de jeunes venait dessiner un cercle d’environ un mètre et demi en diamètre sur le béton. Puis une personne était choisie pour s’allonger par terre. Après une sorte du rituel qui comprenait les inclinaisons des participants devant le cercle, un par un ils devaient se mettre à marcher sur la personne allongée, tâchant de ne pas toucher le sol. Celui qui échouait était obligé de prendre la place au milieu du cercle, et ainsi la suite.
Petit à petit K., - le jeune homme d’une personnalité généreuse et sympathique, se voyait « hypnotisé » par ce spectacle quotidien malgré son côté profondément répugnant. La chose qui le frappa le plus fut la totale soumission des participants, l’absence de toute résistance et leurs visages « zombifiés ».

Depuis des années les contacts de K. avec le monde extérieur se limitaient à des sortie au supermarché, car son travail informatique impliquait sa présence presque permanente à la maison. Loin de sa famille, il avait du mal à se faire des amis, à part des chats par Internet qui s’avéraient au fond frustrants. Sa vie affective se résumait également dans les échanges virtuels stériles et s’éloignait d’autant plus des véritables rencontres. Tout d’un coup la « société » de la cour lui donnait l’impression de participer sans être impliqué.

Un jour la jeune fille – victime du cercle – poussa un terrible cri de douleur après avoir été écrasée par un énorme gaillard. La bande se dispersa aussitôt la laissant seule par terre, et K. appelait les urgences.

A l’hôpital la jeune fille dénonça la pratique criminelle de la groupe, K. témoigna au tribunal, et le chef du groupe fut condamné.

K. travaille dans un bureau au centre ville, il est très connu dans son domaine professionnel.

Post Scriptum

Si vous trouvez une ressemblance des caractères de ces trois histoires avec des personnes réelles, soyez assurés que c’est totalement fortuit. Par contre, j’espère qu’elles vous permettront de vous questionner davantage sur la valeur de la dignité humaine, et plus particulièrement la vôtre.

Natalia Milopolsky-Costiou,
psychothérapeute