Communiqué du 06/02/07 deSOS BIZUTAGES

 

 

 

ARTICLE PARU DANS LA "LIBRE BELGIQUE" EN 2003

 


Laurent Deutsch écrivait dans La Libre Belgique en 2003 un article intitulé ""Cherchons Thésée, désespérément" dans lequel il parle des "baptêmes étudiants". Nous en citons un extrait:


« Gueule en terre! Avec l'automne, revient la saison des baptêmes étudiants, rites initiatiques souvent humiliants. Et si l'on redonnait un sens à cette cérémonie d'accueil?
citoyen lambda
Chaque automne revient le temps des «baptêmes» étudiants, et son cortège de vociférations, d'humiliations et de larmes rentrées. Il n'y a certes pas que cela: on y rit aussi, certains plus que d'autres, et même les «bleus» s'y amusent parfois. Mais il y a cela aussi, en doses non-homéopathiques: des cris et des grincements de dents.
Vraiment, je n'aime pas ça.
Je n'aime pas cela parce que ces pratiques, qui gagnent jusqu'aux trottoirs des villes, crient la défaite du droit. La Convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dispose (art. 3) que nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. Sans toujours atteindre les degrés de cruauté des images qu'évoquent les rapports d'Amnesty International, les postures qui allient la soumission à l'humiliation (qui n'a jamais vu ces jeunes que l'on met «gueule en terre» ?) me paraissent, au sens propre, «dégradants».
En acceptant cette entorse au respect des règles les plus fondamentales de notre Etat de droit, on met à mal leur caractère absolu, on induit l'idée que ces valeurs pourraient bien connaître des temps et des lieux où elles ne s'appliquent pas. On ouvre la porte à d'autres exactions. Et cela me fait peur.
La tolérance des forces de l'ordre par rapport à ces pratiques m'insupporte donc, même si je sais que si ces «baptêmes» devaient se poursuivre dans la clandestinité, ils auraient toutes les chances d'être pires encore.«Les victimes sont consentantes», me dira-t-on. Je conteste que toutes les personnes concernées s'engagent de façon libre et éclairée, deux éléments indispensables à la validité du consentement. Que la majorité soit bien informée ne change au demeurant rien fondamentalement. Les auteurs du texte de la Convention n'ont en effet pas indiqué: Sauf consentement de l'intéressé, nul ne peut être soumis... A mes yeux, atteindre ainsi à la dignité d'une personne, c'est, en quelque sorte, toucher à une dimension supérieure, inviolable, intouchable (certains diront sacrée) de la personne, qui la dépasse. C'est, en cela, une atteinte au principe même d'humanité.
Je voudrais utiliser les termes de crimes contre l'humanité parce que ces «baptêmes» en adoptent la logique, mais je veux aussi éviter de créer d'indécentes comparaisons entre les sévices encourus dans nos bizutages belges francophones et lors des pages sombres de l'histoire de l'Humanité qui ont donné naissance à l'expression. Qu'il existe de grosses horreurs n'excuse toutefois pas d'en commettre de plus petites.
La question n'est pas que juridique.
Je n'aime pas ces «baptêmes» étudiants parce qu'ils imposent à la victime de procéder à une sorte de dédoublement entre la conscience et le corps. «Ce n'est pas moi qui fais tout cela, mais seulement mon corps». C'est la seule manière de gérer la tension qu'on vit, de surmonter la contrainte de faire des choses que l'on ne souhaite, normalement, pas faire. Je trouve cela dangereux parce que s'inculquent là des mécanismes psychologiques de soumission à l'autorité par lesquels on en vient à faire volontairement des actes que la conscience réprouve. On sait combien cela peut être dévastateur en certaines circonstances. Les travaux de Milgram sur la question, mais aussi les recherches sur le suivisme donnent froid dans le dos.
Pire encore, les ressorts (inconsciemment) mis en oeuvre dans les «baptêmes» étudiants présentent de saisissantes similitudes avec la formation des bourreaux, notamment grecs des années 70, ce qui ne manque pas de m'inquiéter..
Non, vraiment, je n'aime pas ces «baptêmes» étudiants qui offrent le spectacle de relations humaines bâties sur des bases contraires à l'inconditionnel respect réciproque.
Alors voilà, j'en appelle aux organisateurs de ces «baptêmes» pour qu'ils envisagent la possibilité qu'il y ait peut-être un fond de vrai dans les propos d'un «vieux-con-de-fossile-qui-ne-sait-pas-de-quoi-il-parle», pour qu'ils n'hésitent pas à dépasser les pulsions agressives qui les animent. Ces pulsions sont légitimes car ils ont connu, eux aussi, de semblables exactions par le passé; elles n'en sont pas moins moches à périr. Le cercle est vicieux; eux seuls peuvent le briser. Je leur demande de faire table rase du passé et d'imaginer un véritable accueil qui ait du sens. Je les implore de rendre juste une tradition qui pourrait être belle. Je suis conscient que cela nécessite un courage immense.
J'en appelle aussi aux enseignants pour qu'ils soutiennent cette démarche. Je leur demande d'outiller leurs étudiants, ceux de première année comme les autres, pour les aider à comprendre le contexte dans lequel ils opèrent. N'est-il donc pas possible de digresser un peu, au cours de droit, pour aborder la question du rapport entre tradition et droit, pour donner quelques éléments de compréhension des droits de la personnalité en lien avec la pratique du «baptême» ? Les enseignants de psychologie ne pourraient-ils pas aborder différents mécanismes en jeu dans ce cas concret? Les sociologues et anthropologues ne pourraient-ils pas, eux aussi, donner à cette réalité l'éclairage de leur discipline? »