Communiqué du 15/12/06 deSOS BIZUTAGES
DÉBAT SUR LE "BAPTÊME" À L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE DE LOUVAIN
Une de nos
correspondantesà l'UCL (Université catholique de Louvain) nous
signale l'article publié par une étudiante, Claire Iffli, dans
le journal des lettres de Louvain-la-Neuve.
Tout l'article est très intéressant.
Cette étudiante tord par exemple le cou à l'argument selon les
futurs "baptisés" seraient consentants: "le consentement
pour en être un- écrit-elle- suppose que le bleu sache à
quoi il consent". Cette remarque est frappée au coin du bon sens!
Pour lire l'article, taper: www.uclouvain.be/17332.html
, cliquer sur "vie facultaire", puis sur "journal des lettres
de Louvain-la-Neuve" et enfin sur "Lettres
de LLN 2006/6". Voir l'extrait
du journal ci-dessous:
« Claire Iffli Étudiante à la Faculté de philosophie et lettres UCL. Le baptême étudiant intéresse, passionne, angoisse, révulse... : peu de gens y sont indifférents. C’est ce que montre clairement le texte que voici. Nul doute qu’il suscitera des réactions : le Journal des Lettres de Louvain-la-Neuve s’en fera évidemment l’écho. Le « bleu » est un étudiant qui se prépare à se faire initier à la vie dans un groupe par un « poil » ou une « plume », grâce à la cérémonie initiatique du « baptême étudiant ». Le baptême est alors une voie d'intégration : quelque chose, en somme, de tout à fait positif et même innocent. Mais au-delà du discours idyllique des initiés qui voudraient attirer de nouveaux bleus, qu'est-ce, au juste, que le baptême ? Et tout d'abord, est-ce une cérémonie si innocente ? Pour un catholique, le Larousse nous affirme qu'il est un « signal juridique et sacral d’une appartenance à l'Église ». Or, le baptême étudiant se présente comme une dégradation de cette coutume; le bleu, après la série d'humiliations finales de la soirée baptismale, est plongé, au sens littéral du terme, dans un bain de sang (le bain de sang, s’il n’est pas systématique est, en tous cas, la pratique la plus répandue à ma connaissance à l’UCL). Quel symbole faut-il y voir ? On baptise dans du sang; il serait alors au moins convenable de se demander si cette charmante coutume ne heurte pas la sensibilité religieuse de certains. Si cet argument est susceptible de ne pas toucher tous les étudiants, il devrait néanmoins toucher ceux de l'Université catholique de Louvain. Quand on étudie à l'UCL, heurter des croyances religieuses, c'est trahir l'esprit de sa propre Université. Ne pourrait-on pas alors faire perdurer cette belle et sanglante cérémonie en ne modifiant que son nom ? Cela éviterait, sinon la référence explicite à la cérémonie catholique, du moins la confusion avec celle-ci. Le problème, loin d'être celui du nom, réside surtout dans l'essence même de ce « rite de passage ». Primo Lévi, dans Si c’est un homme, tente de nous expliquer pourquoi la déshumanisation passe par la perte de son nom. Que chacun, qu'il soit ou non partisan du baptême, se pose la question en son âme et conscience: ôter son nom au bleu pour lui donner ce seul surnom, lui interdire de sourire pendant les activités, lui interdire de poser son regard sur les « poils » et les « plumes », lui donner à manger de la viande pour chien, ne sont-ce pas là des traitements déshumanisants qui visent à faire prendre conscience au néophyte qu'il est un « moindre homme » par rapport aux initiés ? « Mais les bleus sont consentants ». C'est là l'argument majeur, pourtant fortement contestable, des partisans du baptême. Or le consentement, pour en être un, suppose que le bleu sache à quoi il consent. Et le contenu des activités ne lui est pas révélé à l'avance. Le bleu n'est donc jamais en mesure de donner un consentement éclairé. « Oui, mais s'il change d'avis, il peut partir quand il veut ». Ce serait croire, bien naïvement, que le groupe dans lequel il voudrait s'insérer n'exerce aucune pression sur lui. Pour être intégré, il faut subir les humiliations. Comment, en effet, ses « co-bleus », eux qui auront subi ces humiliations jusqu'au bout, l'accepteraient-ils sans ressentiment, lui qui a abandonné, a refusé de consentir ces mêmes choses ? La pression de ses coreligionnaires empêche le bleu de partir. D'être celui qui fait défection. Qui abandonne. On fait donc subir des traitements objectivement dégradants à des étudiants qui, ne sachant pas à quoi ils s'exposent, ne peuvent y consentir pleinement et, bien plus, peuvent difficilement faire marche arrière. Enfin, outre le fait que le baptême est une cérémonie choquante par nature, elle constitue de plus une dangereuse spirale de violence. Les bleus acceptent les humiliations une première fois, puis restent, ne sachant pas ce qui les attend par la suite, afin que la première humiliation n'est pas été subie en vain. Se faire humilier une fois pousse, paradoxalement, à revenir. Cela se fait-il sans ressentiment ? « C'est du jeu, cela n'est pas sérieux ». Qui, à part le bleu lui-même, peut juger du fait que ce dernier vit ces humiliations comme un jeu ? Il est bien facile pour le tyran de se dédouaner en affirmant que le tyrannisé ne le prend pas au sérieux; ce dernier est pourtant le seul à pouvoir en juger. Et si effectivement le bleu vit difficilement ces humiliations, mais qu’il continue, pour les raisons déjà évoquées, et est, comme c'est le cas la plupart du temps, baptisé, alors il aspirera généralement à faire subir au suivant ce qu'il a lui-même subi. Le problème est que celui qui a subi reçoit le droit de faire subir l'année suivante. C'est là une dangereuse spirale du sadisme. Qui peut affirmer qu'il n'y a jamais eu d'accident ? Un scénario comme celui du film « Ad Fundum » où le bleu, jouet entre les mains des initiés, est tué par ces derniers, est-il ici incroyable ? Est-il si invraisemblable de penser que, lorsqu'on s'est senti humilié, et qu'on a ensuite plein pouvoir sur les néophytes suivants, la machine ne peut que s'emballer ? Le bizutage est interdit en France car il est considéré comme contraire aux droits de l'homme: on n'a pas le droit de faire subir des traitements dégradants à un homme. Or, si les bleus ne sont pas informés, ils ne sont pas consentants. Le « poil » inflige donc au bleu des traitements dégradants sans que ce dernier puisse y consentir pleinement. Le baptême, sous ses innocentes apparences, heurte donc gravement la dignité humaine. Le folklore est à la mode. Le baptême est une forme de folklore étudiant. Et le folklore — beaucoup de gens le pensent — c'est la culture. Quel étudiant a envie que sa culture se caractérise en partie par une cérémonie qui commence par une déshumanisation, continue par des humiliations, et finit dans un bain de sang ? Toute tradition, sous prétexte qu'elle est une tradition, n'est pas bonne à défendre. A t-on le droit de violer dans une certaine mesure les droits de l’homme juste pour faire perdurer une coutume ? Oui aux traditions, non au sadisme de certains. » (Journal des Lettres de Louvain-la-Neuve 2006/6 (http://journal.fltr.ucl.ac.be))